A la découverte des fresques du Tassili, Henri Lhote

<< Jabarren aux cinq mille figures >>

Dans ta langue des Touaregs, Jabbaren signifie " les géants ", et cette appellation provient tout simplement de la présence des peintures préhistoriques dont certaines des figurations humaines sont en effet gigantesques. Dans un abri profond, au plafond incurvé, l'une d'elles mesure près de six mètres de haut. Sans doute est-ce l'une des plus grandes peintures préhistoriques connues à ce jour. Il faut un tel recul pour en saisir les formes que ce n'est qu'après être passés un grand nombre de fois devant elle que nous réalisons de quoi il s'agit. Le contour en est simple, sans art, et la tête ronde, dont le seul détail indiqué est un double ovale au centre de la figure, évoque l'image que nous faisons communément des Martiens. Les Martiens I Quel titre pour un reportage à sensation, et quelle anticipation I Car si les Martiens ont jamais mis les pieds au Sahara, ce dut être il y a bien des siècles, puisque ces peintures de personnages à tête ronde du Tassili comptent à notre connaissance parmi les plus anciennes.

Les " Martiens " sont nombreux à Jabbaren et nous avons dégagé plusieurs fresques splendides se rapportant à leur étage. Brenans en avait signalé quelques-unes, mais les plus belles lui avaient échappé, car elles sont pratiquement invisibles et n'ont pu être mises au jour qu'après un bon lavage à l'éponge. Cette technique, j'y insiste de nouveau, nous a permis de faire des découvertes de première importance ; pratiquée avec précaution, elle s'est révélée un système efficace. Elle nous a permis non seulement de débarrasser les ocres de la pellicule argileuse qui les recouvrait, mais encore de raviver les teintes au point de leur rendre leur vivacité originelle, d'où cette fraîcheur de nos relevés qui a tant frappé, m'écrit-on, ceux qui ont eu le privilège de les contempler. Nous avons pu de même constater que toutes les ocres étaient parfaitement indélébiles, alors que certains blancs étaient moins bien fixés.

Jabbaren, c'est tout un monde I Plus de cinq mille sujets peints dans un quadrilatère mesurant à peine six cents mètres de côté! Si l'on se réfère aux différents étages de peintures, on en déduit que plus de douze civilisations différentes s'y sont succédé. C'est sans exemple, et, compte tenu de sa superficie, le Tassili peut être considéré comme le centre d'art préhistorique le plus riche du monde. Le sol des abris où nous vivons est couvert des vestiges laissés par nos artistes troglodytes et leurs contemporains. Les fragments de poterie se comptent par milliers, les meules à écraser les grains par centaines, de même que les broyeurs et les percuteurs en pierre. Beaucoup sont encore en place, comme si ces objets avaient été utilisés récemment. Des ossements fossilisés jonchent les ravins où les eaux les ont entraînés, ainsi que des pointes de flèche en silex et des haches en pierre.

L'ensemble pariétal le plus important est dû aux Bovidiens. Il y a des breufs partout; ils sont de toutes tailles, exécutés dans tous les styles, présentés dans toutes les positions, et toujours d'une qualité d'exécution remarquable, d'un tracé d'une exquise finesse. C'est à Jabbaren que j'ai pu observer que les Bovidiens gravaient leurs dessins avant de les peindre. De même école sont des girafes superbes, des éléphants, des antilopes, des ânes sauvages, des chèvres et des moutons domestiques. La fresque maîtresse représente une scène de chasse d'un puissant réalisme et qui ne compte pas moins de cent trente-cinq sujets. Des chasseurs, armés d'arcs, poursuivent des gazelles et de& antilopes, et le centre du tableau est occupé par un rhinocéros blessé, sur le point de charger, qui perd son sang par les narines. Dans un angle, un groupe d'archers s'apprête à assaillir un troupeau de breufs tandis que ses bergers font face à l'attaque. Sa surface s'étale sur vingt mètres carrés et il ne fait pas de doute que, dans le genre, cette peinture comptera parmi les plus belles de l'art préhistorique. Nous nous mettons à cinq pour exécuter ce relevé, toutes échelles dressées, et ce n'est point un mince travail car les sujets les plus haut placés se trouvent à près de quatre mètres.

A l'étage des hommes à tête ronde (type martien), nous avons trouvé aussi des figures extraordinaires, telle cette antilope à corps d'éléphant, haute de deux mètres -probablement une divinité de l'époque. Chaque journée nous ménage de nouvelles surprises ; toutes les parois des abris de J abbaren sont couvertes de peintures et plusieurs niveaux s'y trouvent superposés, ce qui permet de les classer dans le temps les uns par rapport aux autres. Grâce à l'établissement de cette chronologie relative, il sera possible un j our de déterminer l'origine, les influences des différents étages. Nous saurons alors ce qu'ont été les anciennes populations du Sahara, le rôle qu'elles ont joué dans le peuplement de l'Afrique, toutes choses que nous aurions ignorées à jamais sans la découverte de ces peintures.

Jabbaren devait nous réserver, entre beaucoup d'autres, une grande surprise. En lavant une paroi, Claude, en effet, devait mettre au jour quatre petites femmes à tête d'oiseau, parfaitement identiques à celles figurées sur certains monuments égyptiens. C'est tellement caractéristique que nous nous attendons à voir apparaître les hiéroglyphes explicatifs de la scène, mais en vain; nous n'apercevons rien malgré des lavages répétés.

Ce soir-là, au campement, la conversation est animée et mes compagllons m'assaillent de questions. Serait-il possible que les gens des Pharaons aient poussé leurs incursions jusqu'au Tassili ? J e crois devoir répondre que si des figures similaires venaient à être trouvées en très grand nombre au Sahara, on pourrait vraisemblablement conclure par l'affirmative. Mais, à ce jour, tel n'est pas le cas. Nos petites déesses à tête d'oiseau appartiennent à l'époque historique, peut-être à la XVllle ouà la XIXe dynastie, ce qui les situe approximativement vers 1200 av. J-C .Nous savons qu'à cette époque les Lybiens, qui habitaient le Fezzan, région contiguë au Tassili, furent en guerre constante avec l'Egypte dont ils tentèrent de s'emparer. Peut-être les Egyptiens menèrent-ils une action punitive en pays libyen et poursuivirent-ils quelques bandes jusque dans leurs refuges du Tassili ? Ce n'est pas impossible, quoiqu'il soit toutefois douteux qu'ils aient opéré si loin de leurs bases, dans un pays hostile, alors que leurs arrières ne devaient pas être assurés. En tout cas, aucune chronique égyptienne ne fait mention de ces expéditions.

Comment alors expliquer ces peintures ? Deux autres hypothèses plus valables peuvent être retenues. Ou bien les auteurs furent des prisonniers ou des voyageurs égyptiens emmenés au Tassili et inspirés par les peintures environnantes, ou bien encore il peut s'agir de Libyens ayant séjourné en Egypte, librement ou à titre de prisonniers, qui, imprégnés de culture égyptienne, auraient, à leur retour, importé chez eux l'art de la vallée du Nil. Aussi bien, des siècles de luttes ininterrompues entre Libyens et Egyptiens pourraient-ils à eux seuls expliquer ces influences. Nos recherches futures apporteront peut-être d'autres éléments plus décisifs aux égyptologues qui se pencheront sur ce problème.

Tandis que Claude enrichit notre collection de ces ravissantes petites déesses à tête d'oiseau, l'équipe Le Poitevin décape les parois de la caverne de l'Oryctérope; une tache sombre a attiré l'attention, mais son imprécision est telle que les garçons pensent d'abord se trouver devant une de ces peintures en grande partie détruites et qui sont pratiquement illisibles. Mais une fois de plus l'éponge fait merveille : au troisième lavage, une grande femme agenouillée, haute de près de deux mètres, la tête posée sur son bras replié, apparaît dans toute sa beauté. Le visage, aux longs yeux étirés, d'une pureté de lignes classique, évoquant l'art grec; un diadème qui enserre le bas de sa chevelure semble désigner une personne de qualité, peut-être une déesse libyenne; les traits, en tout cas, sont ceux d'une femme de type méditerraneen.

Je songe à Antinéa, la célèbre déesse libyenne qui a inspiré le roman de Pierre Benoit et qui aurait été adoptée par les Grecs sous le nom d'Athéna. Chose curieuse, la main est entourée d'un voile dont l'extrémité est nouée comme le font les femmes touarègues d'aujourd'hui, lorsqu'elles chantent en chreur au cours des fêtes du mariage. Coïncidence ? La relation entre Touaregs et Libyens est aujourd'hui trop aflirmée pour qu'on se refuse à voir là un lien de parenté.

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