Extrait de << La dernière victoire>> De Richard HILLARY

Le lendemain de notre arrivée, je sortis, au matin, de notre baraquement, avec Peter Howes et Broody. Howes était à Hornchurch avec une autre escadrille. Il se faisait du mauvais sang parce que jusqu'alors il n'avait abattu aucun ennemi. Chaque soir, quand nous arrivions au mess, il nous demandait combien nous en avions eu, puis gagnait tristement sa chambre. Son escadrille avait subi bon nombre de pertes et avait droit à une relève. Si jamais quelqu'un avait besoin de repos, c'était bien Howes. Broody, au contraire, était dans un état d'exaltation. Son visage tendu, bien découpé, grimaçait d'une oreille à l'autre. Nous laissâmes Howes au baraquement du point d'envol et nous dirigeâmes vers l'endroit où nos moteurs étaient en train d'être chauffés. La voix du commandant tomba, impassible, du haut-parleur. Nous devions décoller. Quelques secondes après, nous courions vers nos appareils. Je grimpai dans la carlingue de mon avion et éprouvai une sensation de vide et de suspens au creux de l'estomac. Une seconde, le temps sembla s'arrêter. le regardais, déconcerté, en face de moi. Je savais que, ce matin, j'allais tuer pour la première fois. Que je pusse être tué ou blessé de quelque manière, cela ne me vint pas à l'esprit. Plus tard, quand nous perdîmes régulièrement des pilotes, je concevais l'éventualité de ma mort, de façon abstraite, une fois à terre ; mais, dans les airs, jamais. Je savais que cela ne pouvait pas m'arriver. Je suppose que tout pilote fait cette expérience, sait que cela ne peut lui arriver. Même quand il démarre pour la dernière fois, quand il ne rentrera pas, il est sûr qu'il ne peut être tué. Je me demandai comment était cet homme que je tuerais. Etait-il jeune ? Etait-il gras ? Mourrait-il avec le nom du Führer sur les lèvres ou, seul, conscient, en ce dernier instant, de son individualité d'homme ? Je n'en saurais jamais rien. On était en train de m'attacher; automatiquement mon esprit vérifiait les commandes. Nous étions partis.

Nous les rencontrâmes à 5500 mètres: vingt Messerschmitt 109 au nez jaune, à 150 mètres environ au--dessus de nous. Notre escadrille comptait huit appareils. Comme ils descendaient sur nous, nous nous mîmes en file et leur fîmes face. Brian Carbury , qui était à la tête de la patrouille, fit piquer du nez à sa machine et je pus presque sentir le pilote allemand qui dirigeait l'attaque pousser le manche à balai pour se mettre en position de tir. Au même instant, Brian tira fortement en arrière sur le manche et nous conduisit au--dessus d'eux, en un brusque virage montant sur la gauche. En deux secondes, qui furent vitales, ils perdirent leur avantage. Je vis Brian lâcher une salve sur l'avion de tête; je vis le pilote faire faire un demi--cercle à son avion et constatai qu'il était sous le feu de mes canons. D'un geste automatique, j'appuyai le gouvernail sur la gauche, pour l'attraper à angle droit, tournai le bouton de commande des mitrailleuses sur " feu " et lâchai une rafale de quatre secondes, avec correction maximum. Il passa droit à travers mes viseurs et je distinguai le tracé des huit mitrailleuses claquant au but. Une seconde l'appareil ennemi sembla demeurer suspendu, immobile. Puis un jet de flammes rouges s'éleva et il tourna hors de vue. Pendant les quelques minutes qui suivirent, je fus trop occupé à veiller sur moi-même et ma machine pour penser à quoi que ce fût; mais, un instant après, quand les Allemands firent demi-tour, repartirent au-dessus de la Manche et que nous reçûmes l'ordre de regagner notre base, mon esprit recommença à travailler . C'était arrivé. J'en ressentis d'abord de la satisfaction -satisfaction d'un travail bien fait, conclusion logique de mois d'entraînement spécialisé. Puis j'éprouvai le sentiment de la justice absolue de tout cela. Il était mort et, moi, j'étais vivant. Cela aurait pu si facilement être le contraire, et cela aussi, à un certain point de vue, eût été juste. Je compris à ce moment quel homme enviable est un pilote de chasse. Il ne connaît aucune des émotions individualisées du soldat d'infanterie, muni d'un fusil et d'une baïonnette et à qui l'on ordonne de charger. Il n'a même pas à partager les émotions dangereuses du pilote de bombardement, qui, nuit après nuit, doit connaître cette envie enfantine de tout briser. Les sentiments du pilote de chasse sont ceux du duelliste, froids, précis, impersonnels. Il a le privilège de tuer proprement. En effet, si l'on doit soit tuer soit être tué (et on le doit maintenant), cela doit être fait, ou plutôt cela devrait, me semble-t-il, être fait avec noblesse. La mort devrait avoir le décorum qu'elle mérite. Elle ne devrait jamais être quelque chose de mesquin. Pour le pilote de chasse elle ne peut jamais l'être.

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