20 septembre 1942.

La bataille de Stalingrad. -Il y a un mois, une de nos divisions de la Garde -trois régiments d'infanterie, avec artillerie, convois, service de santé et arrières -arrivait à un village de pêcheurs situé sur la rive gauche de la Volga, en face de Stalingrad. La marche avait été vertigineuse; elle s'était faite en camions: jour et nuit les équipages sillonnaient les steppes unies de la Volga. Les éperviers perchés sur les poteaux télégraphiques étaient tout gris de la poussière que soulevaient ces centaines, ces milliers de roues et de chenilles en marche; les chameaux promenaient autour d'eux un regard inquiet: la steppe était en feu, toute cette étendue immense n'était que tourbillon, mouvement, fracas ; l'air était lourd et le ciel couvert d'un voile de rouille; le soleil était suspendu comme une cognée sombre au-dessus de la terre qui s'enfonçait dans la nuit.

Les haltes étaient rares; l'eau bouillait dans les radiateurs ; les moteurs s'échauffaient; pendant les courts arrêts les hommes avaient à peine le temps d'avaler un peu d'eau et de secouer la couche de poussière, épaisse et molle, qui couvrait leurs habits. Déjà le commandement retentissait: " À vos machines! ", et les régiments, les bataillons motorisés reprenaient leur course ronflante vers le sud.

Casques d'acier, visages, vêtements, canons, mitrailleuses couvertes de bâches, lourds mortiers régimentaires, camions, fusils antichars, caisses de munitions, tout était recouvert d'une poussière molle et chaude d'un gris roussâtre. Dans la tête, ce n'était plus qu'un grondement rauque de moteurs, un hurlement de sirènes. Craignant quelque collision dans la brume poussiéreuse de la route, les conducteurs ne cessaient d'appuyer sur les klaxons. La rapidité du mouvement les animait tous : soldats, conducteurs et artilleurs. Mais la division n'allait pas assez vite au gré du général Rodimtsev : il savait que quelques jours auparavant les Allemands avaient forcé la ligne de défense de Stalingrad et débouché sur la Volga, qu'ils avaient occupé un mamelon dominant la ville et le fleuve, et qu'ils avançaient à travers les rues centrales de la ville. Et il pressait ses unités, hâtait le rythme de leur avance déjà si rapide, abrégeait les haltes déjà si courtes. Sa volonté tendue agissait sur des milliers d'hommes; il leur semblait que toute leur vie était enclose dans cette course rapide à travers les jours et les nuits.

La route tournait au sud-ouest ; les érables et les saules étaient apparus avec leurs jolies branches rouges et leurs étroites feuilles d'un gris argenté. Tout autour, les vergers étaient plantés de pommiers nains. Et tandis qu'elle se rapprochait de la Volga, la division vit planer haut dans le ciel un nuage sombre. On ne pouvait le confondre avec la poussière ; il était sinistre, rapide, lourd et noir comme la mort ; c'était, au-dessus de la partie nord de la ville, la fumée des dépôts de pétrole en flammes. D'énormes flèches, sur les troncs d'arbres, indiquaient la direction de la Volga; on y lisait le mot: " Passage ". Et cette inscription éveillait un sentiment d'angoisse dans l'âme du soldat, il lui semblait que la bordure noire de l'écriteau était de cette même fumée mortelle qui planait au-dessus de la ville en feu. Quand la division gagna le fleuve, l 'heure était critique pour Stalingrad. Il était impossible d'attendre la nuit. Les hommes déchargeaient en hâte de leurs camions les caisses d'armes et de munitions, ils brisaient les couvercles; ils recevaient tout ensemble: du pain, des grenades, des bouteilles d'essence, du sucre et du saucisson.

Ce n'est pas une petite affaire de passer rapidement la Volga quand on est toute une division, même pendant les manreuvres. Mais c'est autrement difficile quand un soleil clair brille au-dessus du fleuve, quand l'air est transparent et que les " Messer " sillonnent le ciel comme autant de guêpes jaunes, quand les avions d'attaque en piqué pilonnent la rive et que d'une hauteur les mortiers et les mitraillettes déversent leur feu sur le large fleuve qui s'étend devant eux dans toute sa limpidité.

Mais l'impatience qui avait présidé à la marche de la division, la hâte qu'elle avait de prendre contact avec l'ennemi l'aidèrent à s'acquitter de cette tâche. Le passage s'effectua sans trop de pertes, tant il se fit avec rapidité et hardiesse. Les hommes avaient envahi les bacs et les péniches." Ça y est ? " demandaient les rameurs. Les capitaines des bateaux-remorqueurs lançaient l'ordre de départ, et la mince bande d'eau grise et mouvante, entre l'embarcation et la rive, augmentait soudain, s'élargissait. Et la vague clapotait à l'avant tandis que des centaines d'yeux attentifs considéraient l'eau, ou la rive basse envahie par les herbes et les frondaisons jaunissantes, ou bien encore l'emplacement où se dressait, dans la fumée laiteuse, la ville incendiée qui acceptait vaillamment son sort cruel et héroïque.

Les péniches se balançaient au gré de la vague. L'idée que l'ennemi était partout, dans l'air comme sur terre, qu'ils pouvaient le rencontrer sans sentir sous leurs pieds la fermeté rassurante du sol effrayait ces terriens. L'air était intolérablement limpide et pur, le ciel bleu intolérablement clair, le soleil d'un éclat intense, trompeuse et perfide la nappe d'eau qui coulait là.

Et personne pour se réjouir de cet air pur, de la fraîcheur de la rivière soudain perçue par les narines, de la douce humidité exhalée par la Volga et si reposante aux yeux enflammés par la poussière. On se taisait sur les bacs, les péniches, les canots.

Oh! pourquoi n'y avait-il pas au-dessus du fleuve, comme au-dessus de la terre, un voile épais de poussière étouffante ? Pourquoi la fumée bleuâtre des pots fumigènes était-elle aussi fine et transparente ? Les têtes se retournaient, anxieuses, les yeux fixés au ciel.

-Les voilà qui piquent, les salauds! lança quelqu'un. À cinquante mètres environ de la péniche, un mince geyser d'un bleu laiteux et dont le sommet s'effritait avait jailli tout d'un coup. Puis il s'écroula, éclaboussant les hommes. Aussitôt après, un deuxième geyser plus proche encore s'éleva et retomba, puis un troisième. En même temps, les mortiers allemands ouvraient un feu nourri sur la division qui passait la Volga. Les obus éclataient à la surface du fleuve, la couvraient de plaies écumantes; les éclats venaient frapper les bords de la péniche, les balles pleuvaient et les blessés poussaient un faible cri comme s'ils eussent voulu cacher leur blessure à leurs amis, à leurs ennemis et à eux-mêmes.

Instant horrible: un obus lourd venait de tomber sur un petit bac. Une flamme jaillit, le recouvrant d'une fumée noire; puis l'explosion éclata tout à coup et au même instant, on entendit un long cri humain qui semblait être né de ce fracas. Des milliers d'hommes aperçurent, au milieu des débris de bois, la tache verdâtre de lourds casques d'acier. Sur quarante hommes que portait le bac, vingt avaient péri.

Oui, terrible fut cet instant où les hommes de la division de la Garde, d'une force pourtant légendaire, ne purent porter secours aux vingt blessés qui disparurent sous l'eau ! La nuit était venue. Le passage continuait toujours; et depuis qu'existaient la lumière et les ténèbres jamais encore personne ne s'était réjoui autant de l'obscurité des nuits de septembre.

Le général déploya cette nuit-là une activité intense. Depuis le début de la guerre, Rodimtsev avait traversé bien des épreuves. Sa division a combattu sous Kiev et délogé de Stalinka des régiments de SS. Plus d'une fois elle a rompu l'encerclement ennemi, passant de la défensive à une attaque furieuse. Du cran, une volonté puissante, du sangfroid, une riposte rapide, l'art d'attaquer alors qu'il semble impossible d'y songer, l'expérience de la guerre et la prudence jointe à l'audace -tels sont les traits qui distinguent le jeune général. Et le caractère du chef est devenu celui de toute la division.

J'ai eu maintes fois l'occasion de rencontrer à l'armée des hommes profondément attachés à leur régiment, à leur batterie, à leur brigade de chars. Mais jamais je n'ai observé un tel attachement à son unité ! Sentiment propre à émouvoir et qui, parfois, excite la gaieté. Bien entendu, la division est avant tout fière de ses exploits, fière de son général et de son matériel. Mais, à en croire les chefs, vous ne trouverez nulle part un cuisinier aussi habile à confectionner les petits pâtés, ou un coiffeur qui rase aussi impeccablement et qui, de plus, joue du violon comme un artiste

" Oh! notre division! .s'exclame-t-on à tout moment. Quand on veut faire honte à quelqu'un, on lui dit: " Qu'estce que tu fais, bon sang !... Tu sais pourtant que dans notre division... .Et souvent vous entendez répéter: " Faudra dire ça au général... le général sera content... le général sera bien fàché. " Les vétérans, les " fondateurs. comme ils s'intitulent eux-mêmes, lorsqu'ils racontent des hauts faits d'armes, ne manquent pas d'intercaler: " Ça ne rate jamais, notre division se bat toujours dans les secteurs exposés. .À l'hôpital, les blessés s'inquiètent à l'idée qu'on pourrait les envoyer dans une autre unité. Ils écrivent aux copains et une fois rétablis ils font souvent une route longue et difficile pour retrouver leur division.

Cette nuit-là, alors que les derniers détachements passaient le fleuve, le général se dit, peut-être, que l'amitié qui liait ces hommes lui serait d'une aide précieuse en des circonstances si particulières et si dures.

En effet, il serait difficile d'imaginer un combat commencé dans des conditions aussi complexes, aussi défavorables. Lorsqu'elle entra dans Stalingrad, la division était partagée en trois groupes. Ses arrières et l'artillerie lourde étaient restés sur la rive gauche; les régiments qui avaient gagné la ville n'avaient pu former un front continu, les Allemands s'étant trouvés entre les deux régiments débarqués dans le quartier des usines et celui qui avait abordé plus en aval, dans le centre de la ville.

Je suis persuadé que c'est surtout ce " patriotisme divisionnaire ", l'affection, l'habitude qui liaient les chefs, une certaine unité de style dans le combat, et aussi cette unité de caractère soudant la division et son commandant qui ont permis aux différents groupes d'agir avec ensemble, comme un tout, d'assurer la liaison, la coordination et enfin, après s'être brillamment acquittés de la tâche qui leur était assignée, de créer une ligne de front continue des trois régiments et d'organiser à la perfection le ravitaillement en vivres et en munitions.

Cet esprit de solidarité était en quelque sorte la base de l'habileté militaire, du courage et de la ténacité des commandants et des soldats de la division.

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