L'art des aborigènes d'Australie, Wally Caruana

Rêve de l'eau, Abie JangalRêve de l'eau, Abie Jangala

L'art des Aborigènes d'Australie est le dernier à prendre sa place au panthéon des grandes traditions artistiques mondialement reconnues. Cet art, héritier d'une tradition immémoriale qui s'est transmise d'une manière continue pendant cinquante millénaires au moins, est toutefois resté relativement inconnu jusqu'à la deuxième moitié du xxème siècle. Sur la carte du monde publiée par les surréalistes en 1929, où l'avant-garde parisienne attribuait à chaque pays une taille proportionnelle à son niveau de créativité artistique, l'Australie était à peine représentée. Par contre la richesse récemment découverte des îles du Pacifique valait à celles-ci d'y figurer largement.

La fragilité des matériaux leur servant de supports rend difficile de déterminer l'ancienneté de la plupart des manifestations contemporaines de l'art aborigène. Ses formes les plus durables sont, sans conteste, les innombrables fresques et gravures pariétales qu'on rencontre sur toute l'étendue du continent. Certains indices permettent d'affirmer que la peinture sur rocher était déjà pratiquée dans les escarpements de la Terre d'Arnhem il y a cinquante mille ans, c'est-à-dire bien avant l'époque des fresques paléolithiques d'Altamira et de Lascaux. Les préhistoriens ont établi que certaines gravures sur rocher découvertes en Australie Méridionale datent au moins de 30000 ans. D'autres peintures et gravures plus récentes, trouvées sur les mêmes sites ou ailleurs, témoignent d'une activité artistique qui s'étend sur plusieurs millénaires.

Les premiers Australiens venaient du nord et se sont répandus à travers le continent dont ils ont peuplé les divers territoires qui comprennent aujourd'hui, entre les zones tropicales du nord et les régions tempérées du sud, des déserts arides et de riches plaines alluviales. Dans un isolement quasi total du reste du monde, les pratiques culturelles se sont diffusées dans le pays sous des formes multiples dont témoigne la diversité des croyances religieuses, des rituels, des structures sociales, des langues (il existait à l'arrivée des Européens plus de deux cents langues différentes et une multitude de dialectes; il n'en subsiste à l'heure actuelle qu'une cinquantaine en usage courant) et plus particulièrement des pratiques et des idiomes artistiques.

L'art occupe une place centrale dans la vie des Aborigènes d'Australie. Qu'il soit utilisé à des fins politiques, sociales, utilitaires ou didactiques -fonctions qui ne cessent de se recouper entre elles -il reste essentiellement lié au domaine religieux. L'art est un des moyens par lequel le présent est relié au passé, et les êtres humains au monde surnaturel. Il régénère les pouvoirs des ancêtres mythiques. Il reflète l'identité de l'individu et celle du groupe. Il traduit la relation qui existe entre les hommes et la terre. Jusqu'à l'arrivée des Européens, au XVIIIème siècle, l'art aborigène répondait exclusivement à des besoins culturels traditionnels, rôle qui, à certains égards, n'a guère varié depuis. Dans le cadre des cérémonies, seuls les initiés ayant atteint le niveau de connaissance requis peuvent créer ou observer les reuvres d'art. Toutefois, depuis quelques décennies, on a vu apparaitre une production artistique importante destinée à un public plus large.

LE RÊVE

La vie religieuse des Aborigènes d' Australie gravite autour de la notion de rêve (Dreaming), mot emprunté au vocabulaire des Européens et utilisé par les Aborigènes pour exprimer l'ordre physique, moral et spirituel qui régit l'univers. Le rêve évoque une période qui commence avec la genèse du monde et qui embrasse un passé immémorial. Cette période est aussi appelée le temps du rêve (Dreamtime). Ces termes servent à désigner non pas un monde de songe ou d'irréalité, mais un ordre de réalité qui transcende l'expérience quotidienne. Le rêve exalte les actes et les exploits des êtres mythiques et des ancêtres créateurs, comme les Pythons Arc-en-ciel, les Hommes-Eclairs, les Soeurs Wagilag, les Tingari et les Wandjina, qui, sous leur apparence humaine ou sous d'autres formes, ont parcouru un univers encore amorphe, créant tout ce qui s'y trouve et instaurant les lois qui régissent le comportement social et religieux. Le rêve ne se réduit cependant pas à un code de vie, à un outil de contrôle social ou à une simple chronique de la création, circonscrite dans le temps et liée à une période bien définie du passé. Il fournit le cadre idéologique qui permet à la société humaine de se maintenir dans un équilibre harmonieux avec l'univers; c'est une charte dont l'autorité a été sanctifiée par le temps. Le continent australien est sillonné par un réseau complexe de rêves, les uns liés à des lieux ou à des régions spécifiques et appartenant à ceux qui les habitent, les autres s'étirant sur de vastes distances et reliant entre eux les groupes dont ils traversent les territoires. Ces groupes peuvent, par conséquent, être associés à plusieurs rêves. Les pouvoirs des ancêtres mythiques sont présents partout, dans le sol, dans les espèces naturelles et même à l'intérieur des individus. Perpétués par l'art et par les cérémonies, ils continuent à assurer de génération en génération la nourriture spirituelle de leur descendants humains. Les liens d'un individu avec les ancêtres mythiques, par lesquels se définit son identité spirituelle, s'expriment par des associations totémiques avec les espèces et les phénomènes de la nature, par des chants rituels, par des danses, par des objets et par des motifs graphiques. Ce sont donc les événements mythiques du temps du rêve qui fournissent ses grand thèmes à l'art des Aborigènes d' Australie.

ESTHÉTIQUE ET SIGNIFICA TION

L'esthétique aborigène se présente sous des formes multiples qui vont du permanent de l'art pariétal à l'éphémère de la décoration corporelle, et qui comprennent les écorces peintes, les tableaux sur le sol et les sculptures cérémonielles en bois. Viennent s'y ajouter les objets rituels ou utilitaires faits de pierre, de bois, de fibres tissées et de plumes, et les bijoux fabriqués avec des os, des coquillages et des graines. Les variation régionales sont nombreuses: la peinture sur plaques d'écorce, par exemple, est très répandue en Terre d'Arnhem, alors que les tableaux sur le sol sont caractéristiques des régions désertiques. Bien que la plupart des formes esthétiques traditionnelles, les tableaux sur le sol par exemple, restent essentiellement réservées à des usages religieux, d'autres, comme la peinture sur écorce et la sculpture du bois, tout en continuant à remplir des fonctions rituelles, sont également produites pour le domaine public. On a vu aussi, ces dernières années, certaines formes d'art s'épanouir, tandis que d'autres disparaissaient. Enfin, l'adoption de techniques et de matériaux venus de l'extérieur, comme la toile et la peinture acrylique, a favorisé la création de nouveaux modes d'expression esthétique qui tendent à compléter plutôt qu'à remplacer des formes d'art déjà existantes. L'Australie aborigène embrasse plusieurs traditions artistiques distinctes établies de longue date, à l'intérieur desquelles les motifs graphiques abstraits et les représentations symboliques constituent, sinon les seuls, du moins les plus puissants véhicules de la signification. Chaque idiome esthétique possède son propre vocabulaire de motifs et de symboles qui peuvent être utilisés dans une multitude de combinaisons et de contextes. L'interprétation des dessins et des images de cet art ne se réduit cependant pas à de simples rapports d'équivalence, comme s'il s'agissait de l'analyse d'un texte de prose. Ici, comme dans le langage de la poésie, avec ses complexités intrinsèques, ses références multiples et ses ambiguïtés voulues, chaque symbole, chaque signe iconographique, peut recouvrir une multitude de sens.

Chaque groupe de motifs doit être interprété en fonction du contexte rituel, social et politique dans lequel il apparait. Les niveaux d'interprétation varient selon les connaissances rituelles de l'artiste et de l'observateur et supposent une compréhension du paysage ancestral. Ainsi, un grand initié aura accès, dans une image, à un large choix de significations. Il en fournira peut-être un commentaire plus détaillé si elle figure dans une reuvre créée à l'occasion d'une cérémonie, mais si elle apparait dans une reuvre destinée à l'instruction d'adolescents non-initiés ou à une exposition, il s'en tiendra au niveau d'explication approprié. Il est d'usage aujourd'hui pour les artistes de fournir pour chacune de leurs reuvres une sorte de notice explicative. La multiplicité des niveaux d'interprétation possibles leur permet toutefois de présenter leur art à un public souvent peu averti de ses connotations culturelles sans en compromettre le caractère religieux. Ils distinguent euxmêmes deux catégories générales d'explication: l'explication " confidentielle ", réservée aux initiés et l'explication " publique " accessible à tous. La signification s'élabore en fonction du pouvoir spirituel. Images et motifs religieux, une fois appliqués à un objet, que ce soit la peau d'un acteur rituel ou la surface externe d'un bouclier ou d'un sac, ont le pouvoir de transmuer cet objet en le faisant passer d'un état ordinaire à un état extraordinaire, du profane au sacré. Dans les cérémonies, la peinture et les dessins ont pour rôle de transfigurer les corps et les objets en les rendant éclatants. Cette notion d'éclat s'applique souvent aussi à des reuvres destinées au public, car non content d'évoquer la présence rayonnante du surnaturel, elle permet aussi à l'artiste d'explorer des concepts qui dépassent les aspects tangibles de l'existence.

 

retour